jeudi 5 décembre 2013

La ferveur


Extraits de l’homélie du premier dimanche de l’Avent :

Sur la ferveur ,


Prêchée par François-Martin Thiébault1,


 

         Enfin, mes frères, l'heure de votre salut est arrivée, et tout délai à votre conversion vous est interdit plus que jamais. Je mettrai, disiez-vous autrefois, un intervalle entre la vie et la mort, le monde ne m'occupera pas toujours, les plaisirs ne me séduiront pas toujours, ses chaînes ne me lieront pas toujours, il viendra un moment où je les briserai, où je recouvrerai la liberté des enfants de Dieu, où je me consacrerai à son service avec ferveur, et même avec plus de ferveur que je n'en ai eu pour le service du monde2.

 

         Eh bien ! mes frères, ce moment que vous espériez impru­dem­ment, et dont votre conduite vous rendait indignes, la misé­ricorde du Seigneur vous l'accorde ; c'est celui où vous êtes actuellement ; c'est maintenant l'heure de vous réveiller de ce profond as­sou­pis­­se­ment où vous avez eu le malheur de vivre jusqu’aujourd’hui : « L’heu­re est déjà venue de nous réveiller de notre som­meil »3.

         Le temps passe, l'éternité s'approche, la nuit de cette vie s'enfuit comme l'ombre, le grand jour va paraître, des sombres obscurités de la foi jaillira la claire vision de Dieu. Combien de puis­­sants mo­­tifs vous engagent à quitter les œuvres de ténèbres, à vous revêtir des armes de la lumière, à marcher à grands pas dans la voie des commandements de l'Evangile, à vous renouveler dans la ferveur chrétienne !

         Que ne puis-je,  mon  cher  auditeur, vous en faire sentir toute la for­­ce, et vous persuader de vous donner totalement, ir­révoca­ble­ment, fermement au Dieu de votre cœur ! Si vous mé­­pri­sez ma faible voix, du moins ne méprisez pas celle de l'Egli­se, au nom de laquelle je vous adresse au­jour­d'hui la parole.

         Cet­te bon­­ne Mère qui vous a enfantés à Jésus-Christ, en vous régé­né­rant dans les eaux du baptême, souffre de nou­veau les douleurs de l'en­fan­­­tement pour vous y faire re­vi­vre ; dans l’Evangile, elle vous rap­­­­pelle avec quelle épou­van­ta­ble sévérité son divin Epoux ju­­gera ses enfants rebelles. Dans son épitre, elle vous exhor­te, élè­ve sa voix, vous crie de toutes ses forces de vous jeter dans le sein de sa miséricorde, pour vous soustraire aux rigueurs de sa jus­tice ; elle vous précède dans le chemin que vous de­vez tenir, elle vous mar­que par son exemple les exercices de pié­té et de fer­veur que vous devez embrasser. Serez-vous sourds à la voix d'une Mè­re si tendre et si zélée pour votre sanc­ti­fi­cation ? Serez-vous sourds à cette trom­pette évangé­li­que qu'el­le fait re­ten­tir a vos oreil­les ? « L’heu­re est déjà venue de nous réveiller de no­tre som­meil ».

(…)

         Fallait-il que le tonnerre grondât sur vos têtes pour vous ré­veil­ler de votre assoupissement ? C’est mon amour pour vous, dit le Seigneur, qui m'a contraint à user de ce ton. C'est ainsi que « je reprends ceux que j'aime, animez-vous donc de zèle, et faites péni­tence. Me voici à la porte et j'y frappe ; si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte j'entrerai chez lui ; quiconque sera victo­rieux je le ferai asseoir avec moi sur mon trône »37. Tel est, mes frères, l'exhortation que Jésus-Christ même vous fait à la fer­veur, et les promesses magnifiques qu'il y attache38 ; quelqu'un de vous y serait-il insensible ?

         Mon Dieu, préservez-nous tous d'un tel assoupissement; mon Dieu, conservez-nous dans l'esprit de ferveur39, dilatez nos cœurs par le feu de votre amour, faites-nous courir avec courage dans la voie de vos commandements, afin que victorieux de notre lâcheté, nous méritions selon votre promesse d'être assis avec vous sur votre trône.

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

 




1 François-Martin Thiébault (baptisé le 2 avril 1727 à Parroy, en Meurthe-et-Moselle, mort le 8 avril 1795 à Elsenfeld-sur-le-Main), prêtre (mars 1749) et docteur en théologie, fut professeur d’his­toire et d’exégèse au séminaire Saint-Simon de Metz (avril 1754) dont il devint supérieur. Curé de Sainte-Croix de Metz (1765) et examinateur synodal, il fut le premier des deux députés du clergé du bailliage de Metz aux Etats-généraux (élu le 16 mars 1789, avec 10 voix sur 18 votants). Démissionnaire de l’Assem­blée nationale constituante (4 septembre 1789), il revint à Metz où il combattit la Constitution civile du Clergé (« Examen impartial de la Constitution civile du clergé », « Adhésion motivée à l’Expo­si­tion des principes sur la Constitution du clergé par les évêques-députés »). Après avoir publié une « Adresse aux mmbres ho­no­rables de l’Assemblée sur la liberté du divorce et sur le cé­li­bat clé­rical », il fut dénoncé au Comité de surveillance (11 oc­to­bre 1792) et dut quitter Metz pour se réfugier en Allemagne où il mourut. « Ho­­lies sur les épîtres de tous les dimanches et principales fêtes de l’an­née » (1761) ; « Homélies sur les épîtres des diman­ches et fê­tes prin­ci­pa­les de l’année » (1761) ; « Doctrine chré­tien­ne en for­me de prô­ne, où il est traité de la foi, de l'espérance et de la cha­rité, des sa­cre­ments et des grâ­ces dont ils sont les canaux, du pé­ché, des pas­sions qui en sont les sources, des vertus qu'il faut leur opposer » (1772) ; « Expli­ca­tion littérale, dogmatique et morale des évan­gi­les des diman­ches et fêles principales de l'an­née en for­me d'ho­­lies » (1776).
2 J’ai entrepris de combattre aujourd'hui le plus grand, le plus dangereux et le plus ridicule préjugé des pécheurs. Le plus grand, parce qu'il est le plus universel et celui auquel on est le plus opiniâtrement attaché. Le plus dangereux parce qu'il fait lui seul plus de mal que tous les autres ensemble. Le plus ridicule, parce qu'il n'en est point de plus opposé à la Foi et à la raison. C'est la fausse espérance d'une véritable conversion à la fin de sa vie, et d'une bonne mort, après avoir mal vécu (…) Si l'on pouvait venir à bout de détruire ce maudit préjugé, presque tous les pécheurs se convertiraient (…) Si l'on ôtait aux pécheurs l'horrible présomp­tion qu'ils ont de pouvoir éviter l’enfer par une conversion différée à la mort, ils rentreraient en eux-mêmes et ils quitteraient leurs crimes (…) N’est-il pas étonnant que, de tous les impies dont la Sainte Ecriture rapporte la mort, et qui sont en très grand nom­bre, elle ne fait mention que d’un seul qui se soit converti dans les derniers moments de sa vie. C’est le bon larron (M. Girard, curé de Saint-Loup : « Les petits prones ou Instructions familières, principalement pour les peuples de la campagne », pour le VII° dimanche après la Pentecôte, 1751).
3 Epître de saint Paul aux Romains, XIII 11.
37 Apocalypse, III 20-21.
38 Qui que vous soyez … grand ou petit, pauvre ou riche, savant ou ignorant, prêtre ou laïque, religieux et religieuse, ou vivant dans la vie commune ; allez à l'instant au pied de l'autel. Contemplez-y Jésus-Christ dans ce sacrement où il se cache. Demeurez-y en silence ; ne lui dites rien ; regardez-le, et attendez qu'il vous parle, et jusqu'à tant qu'il vous dise dans le fond du cœur : Tu le vois, je suis mort ici, et ma vie est cachée en Dieu jusqu'à ce que je paraisse en ma gloire pour juger le monde. Cache-toi donc en Dieu avec moi ; et ne songe point à paraître, que je ne paraisse. Si tu es seul, je serai ta compagnie ; si tu es faible, je serai ta force ; si tu es pauvre, je serai ton trésor ; si tu as faim, je serai ta nourriture ; si tu es affligé, je serai ta conso­lation et ta joie ; si tu es dans l'ennui, je serai ton goût ; si tu es dans la défaillance, je serai ton soutien : « Je suis à la porte, et je frappe : celui qui entendra ma voix et m'ouvre la porte, j'entrerai chez lui » ; et j'y ferai ma demeure avec mon Père, « et je souperai avec lui et lui avec moi » (Apocalypse, III 20) : mais je ne veux point de tiers, ni autre que lui et moi, « Et je lui donnerai à manger du fruit de l'arbre de vie, qui est dans le paradis de mon Dieu, avec la manne cachée, dont nul ne connaît le goût, sinon celui qui la reçoit » (Apocalypse, VII 17) « Que celui qui est altéré vienne à moi, et que celui qui voudra reçoive de lui gratuitement l'eau qui donne la vie » (Apocalypse, XXII 17). Ainsi soit-il, ô Seigneur ! qui vivez et régnez avec le Père et le Saint-Esprit aux siècles des siècles. Amen (Jacques-Bénigne Bossuet :  premier opuscule de piété, « Discours sur la vie cachée en Dieu »).
39 Epître de saint Paul aux Romains, XII 11.