mardi 4 février 2014

Henri-Marie Boudon
1624-1702, grand ar­chi­­dia­cre d’Evreux 
 « L’Amour de Jésus au Très-Saint Sacrement de l’autel », XII.


         Voici que le grand roi Jésus, devant qui tout l'univers n'est pas un point, s'est tellement laissé aller à l'amour des hommes au très-saint sacrement que non content d'y quitter tout, et d'y faire par­­tout un prodige qui n’en a jamais eu de pareil, il souffre tout, il en­dure tout, lui qui est impassible, qui habite au milieu d'une gloi­­re infinie, qui est le sujet des adorations et des respects des puis­­sances des cieux. Il souffre des infidèles blasphémant ce qu'ils igno­­rent, des
hérétiques qui nient sa présence. (…)
        Mais qui pour­ra nous dire ce qu'il endure des catholiques, de ceux qui le recon­nais­­sent en la divine Eucharistie, par leurs offenses et leurs ingra­ti­­tudes ; car si nous entrons dans nos églises, ou elles sont des so­li­tudes, des lieux abandonnés, ou si l'on y remarque des troupes de monde, ce n'est que pour y découvrir davantage l'ingratitude extrê­me des cœurs. Car combien d'insolences se commettent, com­bien d'irrévérences, combien d'immodesties par les discours que l'on y tient, par les gestes et les actions que l'on y fait, par les pos­tu­res peu séantes, par des nudités exécrables, que l'on porte jus­qu'au pied de nos sanctuaires. Mais si l'on pouvait pénétrer dans le fond des âmes, qui est très-connu à celui à qui rien ne peut être caché, que l'on verrait des choses monstrueuses et diaboli­ques ! Com­bien d'esprits dont le corps est à l'église, qui errent de tous côtés par des distractions volontaires ? Combien de bouches qui men­tent impudemment au Seigneur, qui lui offrent des prières, qui disent qu'elles le veulent servir, pendant que leurs cœurs ne res­pi­rent que l'amour du monde, l'ennemi juré de Jésus, pendant que leurs imaginations ne sont remplies que de pensées sales et vi­lai­nes en présence du roi des vierges, et de l'ami très-fidèle de la pu­re­té ; de desseins de vengeance, de sentiments de haine et d'aver­sion, devant celui qui est le Dieu d'amour, et qui veut que nous nous aimions, comme il nous a aimés ; de mouvements de superbe et de vanité, pendant que le Dieu de toute gloire est dans des états in­finiment humiliants.

         Ce n'est pas tout, les souffrances que l'amour fait porter à notre Souverain, ne s'en arrêtent pas là. Ici, mon cœur, il faut que tu éclates de douleur et d'amour, ou bien il faut dire que tu seras bien dur. Plusieurs, par un attentat qui doit faire trembler les colonnes des cieux, prennent le corps du Dieu du ciel et de la terre en état de péché mortel, soit parce qu'ils ont des péchés dont ils n'ont pas une véritable douleur, soit parce que leur résolution pour l'avenir n'est pas assez forte ; car elle doit être telle qu'on soit plutôt prêt de perdre tout : le président sa charge, le marchand sa boutique, l'homme riche son bien, une dame sa beau­té, enfin tout ce que nous avons de plus cher, que de com­met­t­re jamais un péché mortel, soit par l'impureté, soit par la hai­ne, soit par l'injustice, que de se trouver en une occasion pro­chai­ne du péché.

        O Dieu, que ces résolutions sont rares dans le siè­cle ! Et il n'est pas si aisé de les voir comme plu­sieurs le pen­sent, se trompant faussement : et tous ces gens lo­gent Jésus-Christ avec le diable. Quel crime ! Quel attentat ! Nous lisons, hélas! et notre siècle a vu des outrages abominables faits en la personne du roi Jésus au très-Saint Sacrement. Ce corps ado­rable qui fait les délices des bienheureux, après la vision de Dieu, a été donné aux chiens, a été foulé aux pieds, a été frappé à coups de couteau sur les saintes espèces, a été jeté à la voirie. Ces cho­ses nous font peur et avec grand sujet : mais le pécheur qui le re­çoit en péché mortel, en un cœur qui est la demeure du diable, et ainsi qui le loge avec le démon, et (ce qui est épouvantable) en un lieu où le démon est le seigneur ; que sera-t-il à la vue d'une vé­rité si terrible ? (…)

        Ce­pen­dant nous pleurons sur sa passion, nous crions contre ses juges, nous sommes animés contre ses bour­reaux, et nous ne nous apercevons pas, disent les saints Pères, que nous commettons les mêmes crimes, avec cette dif­­ren­ce, que leur péché a été commis avec ignorance, et le nôtre avec con­nais­san­ce et une dernière im­pié­té.

         Je vous appelle donc, ô âme ca­tho­lique, non pas pour médi­ter la passion du Fils de Dieu, qu’il a endurée il y a tant de siècles et en la seule Judée : mais celle qu'Il souffre à présent en tous les lieux du monde par les mauvais ca­tholiques, et peut-être par vous qui lisez ces choses.