mercredi 8 avril 2015

L’Année Liturgique

Extrait de «L’Année Liturgique» - Dom Guéranger

         De toutes les saisons de l’Année liturgique, le Temps pascal est, sans contredit, le plus fécond en mystères ; on peut même dire que ce temps est le point culminant de toute la Mystique de la liturgie dans la période annuelle. Quiconque a le bonheur d’entrer avec plénitude d’esprit et de coeur dans l’amour et l’intelligence du mystère pascal, est parvenu au
centre même de la vie surnaturelle ; et c’est pour cette raison que notre Mère la Sainte Eglise, s’accommodant de notre faiblesse, nous propose à nouveau chaque année cette initiation. Tout ce qui a précédé n’en était que la préparation : la pieuse attente de l’Avent, les doux épanchements du Temps de Noël, les graves et sévères pensées de la Septuagésime, la componction et la pénitence du Carême, le spectacle déchirant de la Passion, toute cette série de sentiments et de merveilles n’était que pour aboutir au terme sublime auquel nous sommes arrivés. Et afin de nous faire comprendre qu’il s’agit dans la solennité pascale du plus grand intérêt de l’homme ici-bas, Dieu a voulu que ces deux grands mystères qui n’ont qu’un même but, la Pâques et la Pentecôte, s’offrissent à l’Eglise naissante avec un passé qui comptait déjà quinze siècles : période immense qui n’a pas semblé trop longue à la divine Sagesse pour préparer, au moyen de figures, les grandes réalités dont nous sommes aujourd’hui en possession.


         En ces jours s’unissent les deux grandes manifestations de la bonté de Dieu envers les hommes : la Pâques d’Israël et la Pâques chrétienne ; la Pentecôte du Sinaï et la Pentecôte de l’Eglise ; les symboles accordés à un seul peuple, et les vérités livrées sans ombres à la plénitude des nations. Nous aurons à montrer en détails l’accomplissement des figures anciennes dans les réalités de la Pâques et de la Pentecôte nouvelles, le crépuscule de la loi mosaïque faisant place au jour parfait de l’Evangile ; mais ne sommes-nous pas d’avance saisis d’un saint respect, en songeant que les solennités que nous célébrons en ces jours comptent déjà plus de trois mille ans d’existence, et qu’elles doivent se renouveler chaque année, jusqu’à ce que retentisse la voix de l’Agneau qui criera : «Il n’y a plus de temps» (Apoc. X,6), te que s’ouvrent les portes de l’éternité ?


         L’Eternité bienheureuse est la  véritable Pâques ; et c’est pour cette raison que la Pâques d’ici-bas est la Fête des fêtes, la Solennité des solennités. Le genre humain était mort, il était accablé sous la sentence qui le retenait dans la poussière du tombeau ; les portes de la vie lui était fermées. Or voici que le Fils de Dieu sort du sépulcre et entre en possession de la vie éternelle ; et ce n’est pas lui seulement qui ne mourra plus ; son Apôtre nous apprend qu’il «est le premier-né entre les morts» (Col. I, 18). La sainte Eglise veut donc que nous nous regardions comme déjà ressuscités avec lui, comme déjà en possession de la vie éternelle. Ces cinquante jours du Temps pascal, nous disent les Pères, sont l’image de la bienheureuse éternité. Ils sont consacrés tout entiers à la joie ; toute tristesse est bannie ; et l’Eglise ne sait plus dire une parole à son Epoux divin sans y mêler l’Alleluia, ce cri du ciel dont retentissent sans fin les rues et les places de la Jérusalem céleste, ainsi que nous le dit la sainte Liturgie. Durant neuf semaines nous avons été sevrés de ce chant d’admiration et d’allégresse ; il nous fallait mourir avec le Christ notre victime ; mais maintenant que nous sommes sortis du tombeau avec lui, et que nous ne voulons plus mourir de cette mort qui tue l’âme et qui fit expirer sur la croix notre Rédempteur, l’Alleluia est à nous.



            La sage prévoyance de Dieu, qui a disposé dans une pleine harmonie l’oeuvre visible de ce monde et l’oeuvre surnaturelle de la grâce, a voulu placer la résurrection de notre divin Chef en ces jours où la nature elle-même semble aussi sortir du tombeau. Les champs étalent leur verdure, les arbres des forêts ont retrouvé leur feuillage, le chant des oiseaux réjouit les airs, et le soleil verse des flots de lumière sur la terre régénérée. Au Temps de Noël, cet astre, se dégageant avec peine des ombres qui semblaient menacer de l’éteindre pour toujours, se montrait en harmonie avec l’humble naissance de notre Emmanuel, au sein d’une nuit profonde, sous les langes de l’humilité ; aujourd’hui, pour parler avec le Psalmiste, «c’est un géant qui s’élance dans la carrière ; et il n’est pas un être qui ne se sente ranimé par sa vivifiante chaleur.» (Ps. XVIII, 6). Entendez sa voix dans le divin cantique, où il convie l’âme fidèle à s’unir à cette vie nouvelle qu’il communique à tout ce qu’il respire : «Lève-toi, ma colombe, lui dit-iil, et viens. L’hiver a achevé son cours, les pluies ont cessé ; les fleurs se sont écloses sur la terre qui est à nous ; on entend la voix de la tourterelle, le figuier pousse ses fruits, et la vigne en fleur envoie ses suaves parfums.» (Cant. II, 10-13).