mercredi 9 décembre 2015

De la Nativité

De la Nativité
Par le Cardinal Pierre de Bérulle (Extraits des Conférences)

         Celui qui a fait les temps et qui est le roi des siècles a voulu se rendre sujet au temps et conduire le cours de sa vie par la loi des temps. Et c’est la première loi, sujétion et servitude à laquelle nous trouvons le Fils unique de Dieu sujet au monde. C’est aussi la première qu’il nous commande, car nous sommes temporel, et nous sommes sujets au temps. Nous naissons quand le cours de la nature le porte, car nous sommes esclaves du temps. Depuis le 25 mars que le Fils de Dieu est conçu jusqu’au 25 décembre, le cours de neuf mois entiers est
accompli, député par la nature au progrès de l’enfant dans le ventre de sa mère. Et le Fils unique de Dieu a voulu subir cette loi de la nature sans l’abréger d’un seul moment. Car Il emploie sa puissance et ses merveilles à nous racheter, mais non pas à se racheter soi-même de la loi de nos infirmités. L’évangéliste nous apprend donc que les jours ordonnés par la nature à l’enfantement sont remplis, et par la plénitude de ce cours de la nature nous élève tacitement à révéler la plénitude du temps célébré dans l’Ecriture, où le temps produit l’Eternel, la créature son Créateur et la Vierge son Dieu et son Fils unique tout ensemble.

         Cette plénitude du temps nous élève à une autre sorte de plénitude donnée à la nature pour enfanter l’auteur de la grâce. Car la Vierge a reçu plénitude de grâce pour concevoir Jésus. Car l’auteur de la grâce, comme c’est la créature qui enfante le Créateur. Car Jésus est la grâce du Père, grâce essentielle et non accidentelle, grâce essentielle et personnelle, grâce incréée et incarnée, grâce source de la grâce qui combat en la terre et triomphe dans les cieux. Cette grâce est enfantée par la nature, Jésus par Marie, par Marie, dis-je, et par la nature élevée, accomplie et animée d’un nouvel état et effort de la grâce, digne de produire le Fils de Dieu au monde.

         Ne rabaissons pas nos esprits dans la simple conditions des enfantements humains quand nous entendons parler que la Vierge enfante son Fils unique au monde. Ce Fils est Dieu et homme et joint en son être deux conditions bien différentes, et il joint, aussi en ces états et mystères des grandeurs et des abaissements conformes aux qualités différentes de ces deux natures. Et ces grandeurs donnent jusqu’à sa Mère  ; car les grandeurs du Fils et de la Mère sont jointes ensemble en ce mystère du Fils et de la Mère. Il est enfant, mais il est Dieu. Elle est mère d’un enfant, mais elle est Mère d’un Dieu, Mère du Créateur, Mère du Sauveur du monde. Elle est mère et vierge : Jésus naît d’elle sans effort de nature, par le doux effort de sa puissance, et par la puissance divine qu’il communique à sa Mère  qui le produit comme un Dieu au monde. Si un Dieu doit naître, il doit naître ainsi : sans impureté, sans effort de celle qui l’enfante au monde, comme il a été conçu en elle sans aucun accident contaminant la pureté et la virginité de celle qui est sa Mère, Mère et Vierge tout ensemble, Mère et Vierge en le concevant, Mère et Vierge en l’enfantant. Puisqu’Il veut que la nature le produise, il ne veut pas donner moindre condition à sa Mère produisant un Dieu, que ce qu’Il a donné Lui-même à la nature pour enfanter les choses inanimées. Il est la fleur d’Israël ( Is 11, 1) : la nature produit les fleurs sans ouverture de l’arbre qui les porte. Il est la lumière de l’univers (Jn 9, 5) ; la lumière sort du soleil par une émanation si vive, si douce, si éminente qu’en un moment elle pénètre du ciel en terre sans effort, sans ouverture aux corps transparents par lesquels elle arrive jusqu’à nous.

         Mais parlons plus hautement de Celui qui passe la nature et qui est le Dieu de la nature même. Jésus est le Fils du Père et Il procède du sein paternel sans ouverture, ce sein demeurant éternellement clos, nonobstant cette procession et mission du Fils au monde. Et Il veut aussi procéder du sein virginal de sa sainte Mère, ce sein demeurant clos comme auparavant, figuré par le jardin clos et la fontaine scellée (Ct 4, 12) et par la porte orientale par laquelle Dieu passa (Ez 11, 1 ; 21 - 25).

         Comme cet enfantement est admirable, les causes aussi de cet enfantement sont divines et admirables et la Vierge reçoit une puissance divine pour produire son Fils au monde. La vertu du Très-Haut l’environne comme en sa conception. Et le désir du Père à donner son Fils au monde est à son coeur, et ce coeur maternel et virginal joint au vouloir  et au pouvoir de donner son Fils au monde se trouve puissant mais d’une puissance divine, à produire un Dieu sur la terre. Oh ! puissance ! oh ! grandeur ! oh ! dignité de la Vierge concevant et produisant un Dieu au monde. Si Dieu devait être conçu, Il devait être conçu ainsi. Que les grandeurs et les merveilles de cet enfantement surpassent les bassesses de cet enfantement ! Car aussi les grandeurs de la nature divine surpassent les bassesses de la nature humaine de cet Enfant-Dieu. Mais ses grandeurs et merveilles sont intérieures et invisibles et ses abaissements sont visibles et sensibles. Car aussi la nature divine de cet enfant est invisible et sa nature humaine est sensible. Contemplons et ses grandeurs et ses abaissements, adorons et ses abaissements et ses grandeurs. Car l’un et l’autre est divin ; car l’un et l’autre est nôtre. Exerçons notre foi sur l’un et nos sens sur l’autre ; mais exerçons nos sens par la conduite de la foi et par la lumière de la grâce. Mais voyons l’état de cet enfantement. Allons en Bethléem, allons en l’étable. Voyons Jésus enfant, voyons Marie sa Mère, et Joseph assistant et servant à la Mère et l’Enfant. Voyons et l’étable et le boeuf et l’âne, et la grandeur du ciel abaissée dans Bethléem en la Personne du Fils et en la personne encore de la Mère.

         La Vierge sort de Nazareth et va en Bethléem par ordonnance de l’empereur, Jésus dès lors commençant à obéir avant même que de naître. Car Il meurt à une croix par obéissance ; il veut naître en Bethléem par obéissance ; et une chose si divine comme la naissance de Jésus au monde semble arriver par un cas humain. Mais Dieu cache et conduit sa providence dans les choses humaines ; et nous savons à admirer que la plus haute et rare providence que Dieu exerce sur son Fils unique soit tempérée, couverte et conduite et comme rabaissés dans les cas humains. Qu’y a t’il de plus divin en l’univers que la naissance de Jésus ? Qu’y a t’il qui dût être plus par une providence toute divine et haute, moins rabaissée dans les choses humaines ? Et il ne semble pas que Dieu s’en mêle ; et cela conduit par le vouloir fortuit d’un prince qui veut savoir les forces de son empire ; cela est réglé par les gouverneurs des provinces qui publient ses ordonnances tôt ou tard comme il leur plaît ; cela est réglé par les exécuteurs de cette ordonnance et mille autres accidents qui arrivent en choses semblables.

         Jésus naît en une étable et non en une maison commune. Jésus est dans une crèche et non dans un berceau qui est le premier séjour des enfants. Jésus naît au milieu du boeuf et de l’âne ; voici sa première compagnie. Et dans cet abaissement se trouve la naissance miraculeuse de Celui qui a fait le ciel et la terre. Ce serait à la Vierge et à l’Ange servant à Jésus à nous parler de ce mystère.

         Et nous avons plus à admirer et à adorer par un profond silence que le profaner et avilir par nos pensées trop basses et trop faibles.

            Dieu qui a ainsi abaissé son Fils en terre en une étable le veut relever au ciel. Du ciel, Il envoie ses anges pour l’adorer ; du ciel Il envoie ses anges pour l’annoncer ; du ciel Il envoie une étoile pour publier aux Mages sa naissance. Ce sont les trois merveilles que le ciel contribue à Jésus né enfant en terre, tandis que la terre est en méconnaissance de son Sauveur.