jeudi 7 janvier 2016

L’Epiphanie du Seigneur


L’Epiphanie du Seigneur

Extrait du Liber Sacramentorum du Card. Schuster, O.S.B


Epiphanie veut dire apparition, et, à l’origine, cette fête avait, chez les Orientaux, la même signification que celle de Noël à Rome. C’était la fête du Verbe éternel se révélant revêtu de chair, à l’humanité. On vénérait en particulier trois circonstances différentes de cette révélation historique, l’adoration des Mages à Bethléem, la conversion de l’eau en vin aux noce de Cana et le baptême de Jésus dans le Jourdain. Chez les
Orientaux, la scène du Jourdain, lorsque l’Esprit-Saint, sous la forme d’une colombe, couvrit de son ombre le Sauveur bien-aimé, est la plus saillante. Dès l’époque de Saint Jean, la gnose hérétique attribuait à cette scène une importance capitale pour sa christologie, soutenant qu’alors seulement la divinité s’était unie à l’humanité de Jésus, pour s’en séparer ensuite au moment de son crucifiement. Ce baptême était donc la vraie naissance divine de Jésus, et pour cela les gnostiques le célébraient avec toute la pompe possible. Contre cette doctrine, saint Jean écrivit dans sa première épître : «Jésus est venu par l’eau et par le sang, non uniquement par l’eau, mais par l’eau et le sang»[1], c’est-à-dire Jésus vint au monde en qualité de Sauveur et de Fils de Dieu, non seulement dans les eaux du Jourdain, mais dès son Incarnation, où il prit corps et sang humains. Il est probable que les catholiques, à l’exemple de l’Evangéliste, ont voulu dès la première heure opposer à l’épiphanie gnostique du baptême, celle de la naissance temporelle à Bethléem, en sorte que la solennité eut un sens très complexe, en tant qu’elle voulut aussi retenir les dates évangéliques du baptême et des noces de Cana, les reléguant toutefois au second plan, comme autant de révélations solennelles et authentiques de la divinité de Jésus. A Rome, dans un milieu très positif et tout à fait étranger à l’exaltation mystique des Orientaux, la fête historique de la Nativité de Jésus acquit toutefois une telle popularité, qu’aujourd’hui encore elle est l’idée dominante de toute la liturgie de cette période. Il y eut, il est vrai, quelque incertitude quant à la date, et un dédoublement d’ensuivit. La solennité du 6 Janvier fut avancée, sur les bords du Tibre, de deux semaines, en faveur exclusivement de Noël, mais l’antique théophanie demeura à sa place, quoiqu’appauvrie dans sa conception, puisque la crèche de Bethléem, comme par attraction, donna un plus grand éclat à l’adoration des Mages, aux dépens de la signification originaire du baptême dans le Jourdain.

         Le souvenir annexé à la solennité de l’Epiphanie est le premier miracle accompli par le Sauveur aux noces de Cana. Il est compté parmi les théophanies christologiques, puisque les prodiges évangéliques fournissent la preuve extérieure de la divinité de Jésus. Saint Paulin de Nole et Saint Maxime de Turin relèvent le triple aspect de la fête de l’Epiphanie en termes tout à fait semblables à ceux qu’emploie l’Eglise romaine dans la splendide antienne de l’office de l’aurore. Hodie caelesti Sponso iuncta est ecclesia - noces mystiques symbolisées par celles de Cana, - quoniam in Iordane lavit Christus eius crimina - baptême des péchés - currunt cum muneribus magi ad regalse nuptias - adoration du divin Nouveau-Né - et ex aqua facto vino laetantur convivae - miracle de Cana.

         Ce qui émerveille, c’est que ces éléments primitifs de la solennité orientale de la Théophanie se retrouvent, compénétrés plus ou moins à Rome dans la fête même du 25 Décembre ; cela est si vrai que, dans le discours qu’il prononça à Saint-Pierre le jour de Noël, quand Marcelline, soeur de Saint Ambroise, reçut de ses mains le voile des vierges, le Pape Libère lui dit entre autres choses : «O ma fille, tu as désiré une excellente union. Vois quelle foule du peuple est accourue au Natale de ton Epoux, et personne ne s’en retourne sans être rassasié. C’est Lui, en effet, qui, invité à des noces, changea de l’eau en vin, et, avec cinq pains et deux poissons, nourrit dans le désert quatre mille hommes».

         Le choix de la basilique Saint-Pierre pour la station s’inspire du même concept qu’au jour de Noël. A Rome, les grandes solennités, sauf celle du baptême pascal, trop prolongées, se célèbrent chez le Pastor Ecclesiae, dont la basilique est le bercail du troupeau romain. Jusqu’au XIIIe siècle, les Ordines Romani prescrivaient que, après la messe, le Pape ceignît la tiare et retournât à cheval au Latran. Plus tard cependant les Pontifes préférèrent rester au Vatican jusqu’aux secondes vêpres, auxquelles ils assistaient avec la chape d’écarlate et la mitre dorée. L’usage qui voulait que le Pape lui-même célébrât ce jour la messe stationnale, nous est attesté jusqu’à la fin du XIVe siècle dans l’ordo de l’évêque Pierre Amelius de Sinigallia, qui fait exception seulement pour les cas où une infirmité du Pontife ou la rigueur du froid l’en empêcheraient.

         L’introït de la messe s’inspire librement de Malachie (III, 1) et fut chanté par les Byzantins quand ils vinrent à la rencontre du pape Jean Ier. Il est adopté aussi comme verset responsorial au second dimanche de l’Avent, mais on ne retrouve pas la source directe d’où il provient. «Voici qu’arrive le Seigneur et Dominateur, qui porte en main le règne, la puissance et le commandement». Le psaume est celui de la fête, le LXXIe où sont annoncés les rois qui offriront leurs dons au Christ. Il faut toutefois remarquer, et nous le verrons, avec évidence au canon, que dans la liturgie romaine, toute cette fête de l’Epiphanie conserve encore quelque chose de sa signification orientale primitive, en sorte que, faisant presque abstraction de Noël, le mystère principal qu’elle a en vue semble précisément la première manifestation du Verbe de Dieu revêtu de chair mortelle.
         Dans la collecte, nous prions le Seigneur, qui aujourd’hui révéla par la splendeur d’une étoile son Fils unique aux gentils, de permettre que nous, qui le connaissons déjà par la foi, arrivions à contempler la lumière de l’essence divine.
         La lecture est tirée d’Isaïe (LX, 1-6) et traite de la vocation des gentils à la foi et de leur droit de cité dans le royaume messianique. Les ténèbres du péché couvrent la terre, mais dans l’Eglise resplendit bien vive la lumière divine, vers laquelle tous les peuples dirigeront leurs regards. Les nations s’efforceront à l’envie d’entrer dans la grande famille catholique, et la louange du Seigneur retentira dans tout l’univers.
         Le graduel est tiré du même passage d’Isaïe, et décrit les nations qui accourent au berceau du Messie, apportant l’or et l’encens. L’Alléluia, au contraire, provient de St Matthieu, là où les Mages disent être venus adorer le Messie après l’apparition de l’étoile. C’est toujours notre foi qui illumine notre route vers Dieu, en sorte  qu’on ne peut Lui plaire sans elle.
         L’Evangile est pris en St Matthieu (II, 1-12), là où il narre l’arrivée des Mages à Jérusalem, le trouble d’Hérode et du Sanhédrin, et finalement l’offrande des dons à Jésus assis sur les genoux de Marie. Il est remarquable que l’Evangéliste ne parle pas de Saint Joseph. Ce silence de St Matthieu et sa précision constante dans l’attribution exclusive à Marie du titre de Mère de Jésus, nous montre qu’ici, mieux qu’une relation uniquement historique, nous avons une profonde représentation dogmatique du Verbe de Dieu fait homme, reconnu et adoré par les grands du monde, sur les genoux de la Vierge-Marie.
         L’offertoire rappelle cette prédication du psaume LXXI, où il est dit que les rois de Tharsis et des îles porteront des présents, les rois de Scheba et de Seba offriront des tributs au Monarque universel du monde.
         L’antienne de Communion, répète le verset de l’Alléluia et la post-communion demande la réalisation pour nous du mystère de ce jour fêté  par l’Eglise avec des rites si profonds et si solennels  ; en d’autres termes, la théophanie de Jésus apparaissant à l’âme.
         La vie du chrétien est une reproduction de la vie de Jésus ; aussi le but de l’Eglise en nous proposant le cycle annuel des fêtes, n’est il pas simplement de commémorer les grandes époques historiques de la Rédemption humaine, mais encore d’en renouveler l’effet spirituel dans nos âmes.

         En un mot, ce n’est pas la simple Epiphanie historique que nous voulons célébrer, mais nous y associons aussi cette autre épiphanie subjective qui se vérifie en tout croyant, à qui Jésus apparaît au moyen de la vertu de Foi.