mardi 5 avril 2016

La Victoire du Christ sur la mort

La Victoire du Christ sur la mort

Extrait de «Le Sauveur et son Amour pour nous»
par le R.P. R.Garrigou Lagrange, O.P.[1]

         Sitôt après la chute, le Seigneur promit un rédempteur, en disant au serpent : «Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité ; celle-ci te meurtrira à la tête.[2]» Comme le précisent toutes les
prophéties, Jésus représente éminemment la postérité de la femme. Il fut, le Vendredi Saint, le Vainqueur du péché et du démon. Mais cette Victoire cachée, remportée par Celui qui pouvait paraître un vaincu, et qui était réellement victime pour nous, devait être manifestée par un signe éclatant. C’est ici qu’on voit la logique surnaturelle de ce mystère selon le plan de la Providence. Il convenait hautement que ce signe éclatant fût la Résurrection du Sauveur. Si la mort est la suite du péché, il convenait grandement que la Victoire du Christ sur la mort fût signe de sa Victoire sur le péché.

         En d’autres termes, si le Christ est Vainqueur de la mort, comme le prouve sa Résurrection, c’est qu’il a été sur la Croix le Vainqueur du péché.

         Voilà pourquoi saint Paul écrit aux Corinthiens : « Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine, vous êtes encore dans vos péchés[3]». C’est-à-dire : nous n’avons pas la garantie que Dieu ait accepté sa mort comme rédemption. Et saint Paul ajoute que la Résurrection du Sauveur est le gage de notre résurrection future : «Puisque par un homme est venue la mort, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts. Et comme tous meurent en Adam, de même aussi tous seront vivifiés dans le Christ[4]». Jésus avait dit au tombeau de Lazare : «Je suis la Résurrection et la vie ; celui qui croit en moi, fût-il mort, vivra[5]». Il avait dit aussi à trois reprises, en promettant l’Eucharistie : «C’est la volonté de mon Père que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle ; et moi je le ressusciterai au dernier jour[6]». Cette formule revient à plusieurs reprises en ce discours de Jésus, qui est appelé à nous sauver corps et âme et à nous faire participer à sa vie glorieuse.
         C’est pourquoi saint Paul écrit encore aux Corinthiens : «Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort[7]». «Lorsque ce corps corruptible aura revêtu l’incorruptibilité, ... alors s’accomplira la parole (d’Osée, XIII, 14) qui a été écrite : «La mort a été engloutie pour la victoire». «O mort, où est ta victoire ? O mort où est ton aiguillon ?» Or l’aiguillon de la mort, c’est le péché ! Grâces soient rendues à Dieu qui nous a donné la victoire par Notre Seigneur Jésus-Christ[8]». De même dans l’Apocalypse (I, 18), il est écrit que Jésus, apparaissant à saint Jean, lui dit : «Ne crains point ; je suis le Premier et le Dernier et le Vivant ; j’ai été mort, et voici que je suis vivant aux siècles des siècles ; je tiens les clefs de la mort et de l’enfer[9]. ... Ecris : Voici ce que dit le Saint..., Celui qui ouvre et personne ne ferme,  qui ferme et personne ne peut ouvrir».

         C’est ce triomphe que la liturgie du jour de Pâques exprime dans la séquence Victimae paschali laudes :
L’agneau a racheté les brebis ;
Le Christ innocent avec son Père
A réconcilié les pécheurs.

La mort et la vie ont engagé
Un stupéfiant combat :
L’Auteur de la vie, après être mort,
Vit et règne.

Nous le savons, le Christ
Est vraiment ressuscité :
O vous, Roi victorieux,
Ayez pitié de nous. Ainsi soit-il.

         Que chacun pense combien l’histoire de l’humanité et sa propre vie seraient autres, s’il n’y avait pas eu de Rédemption et de Résurrection.

         Il est de toute évidence que la Victoire du Christ sur le péché est très supérieure à celle sur la mort. La première est l’essence même du mystère de la Rédemption ; la seconde n’est qu’un signe sensible de ce mystère surnaturel invisible en soi. Le signe tire sa valeur de la grandeur de la chose signifiée. L’heure du Consummatum est fut la plus grande et la plus glorieuse de toute l’histoire de l’humanité ; mais cette victoire était si mystérieuse, si cachée, qu’elle échappa à la plupart des Apôtres eux-mêmes, aussi dut-elle être manifestée par un signe sensible incontestable. Elle le fut par le triomphe du Christ sur la mort, suite du péché. Et c’est pourquoi nous célébrons le jour de Pâques avec une grande magnificence, pour reconnaître la grande victoire remportée par le Sauveur le Vendredi Saint. L’acte d’amour du Vendredi Saint, commémoré en chaque messe, dépasse de beaucoup la résurrection corporelle, qui le manifeste.

         Les Apôtres furent éclairés. La mort du Sauveur les avait laissés brisés, comme anéantis ; ils allaient revenir à leurs occupations terrestres, oublier le Royaume de Dieu. Depuis le jour où ils connurent la Résurrection, leur foi n’eut plus de défaillance, et, éclairés de nouveau par la grâce de la Pentecôte, ils se répandirent dans le monde pour prêcher la Bonne Nouvelle, et, à l’exemple de leur Maître, ils la prêchèrent jusqu’au martyre. Au milieu de leurs tourments, ils mirent toute leur confiance, comme saint Etienne, dans le Christ glorieux, et par le même chemin que lui ils entrèrent dans l’éternité bienheureuse.

         Ce mystère de la Résurrection continue en un sens dans l’Eglise. Jésus la fait à son image et, s’Il permet pour elle de terribles épreuves, Il lui donne de ressusciter en quelque sorte, et plus glorieuse après les coups mortels que ses adversaires lui ont portés. C’est ce qu’on vit pendant les persécutions de Néron, de Dioclétien, de Julien l’Apostat ; le sang de milliers de martyrs faisait naître des milliers d’églises chrétiennes.

         Il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps : dans l’Eglise se produit en un sens le Mystère de la Résurrection du Sauveur. La vie de l’Eglise est une vie qui a passé par la mort, et qui au milieu des pires épreuves retrouve une jeunesse toujours nouvelle.





[1] Edition du Cerf 1933.
[2] Gn, III, 15
[3] I Cor, XV, 17
[4] I Cor, XV, 21-22
[5] Jn, XI, 25
[6] Jn, VI 39-55
[7] I Cor, XV, 26
[8] I Cor, XV, 54-57
[9] Hbr, II, 14 ; Apoc, XX, 13 ; Rm, XIV, 9