lundi 4 juillet 2016

Les Héros & les Saints

Les Héros & les Saints
Par le P. Calmel O.P

Afficher l'image d'origine       Partant des environs de Metz, j’hésitais entre deux pèlerinages. En auto, nous pouvions prendre aussi facilement la route de Verdun que celle de Domremy. Au terme de la première route, celle qui passe par Briey, c’était l’Ossuaire de Douaumont, le Bois des Caures, la Cote 304 ; je retrouverais le souvenir du sacrifice de centaines de milliers de soldats chrétiens qui, vaille que vaille, et parfois très consciemment, avaient uni leur mort pour la France au saint Sacrifice de nos autels. Au terme de l’autre route, celle qui se dirige sur Pont-à-Mousson, c’était Vaucouleurs et le Bois Chenu, les sinuosités de la Meuse parmi de tranquilles pâturages ; je retrouverais le souvenir de la sainte Pucelle et de sa miraculeuse vocation ; le souvenir de
la « fille de Dieu », magnifique non seulement par l’héroïsme guerrier, mais d’abord et plus encore par l’héroïsme de sa charité surnaturelle. Ces pensées diverses s’opposaient, se contrebalançaient et se complétaient dans mon cœur. Cependant ma délibération ne fut pas bien longue et je demandai que nous prenions la route de Pont-à-Mousson et Vaucouleurs.

       Il me paraissait en effet tellement nécessaire de savoir que parmi tous les héroïsmes, celui qui importe le plus et transcende les autres, d’aussi haut que la grâce transcende la nature, c’est celui de la sainteté. Or le Seigneur y appelle tous ses disciples. Quant à l’héroïsme des soldats, si nécessaire dans notre monde pécheur pour défendre et garder les patries, il ne trouve son sens chrétien que dans le rayonnement des saints et des saintes. C’est pourquoi la patronne céleste, qui défend et garde la France, c’est après Notre-Dame de l’Assomption, une jeune fille qui a porté les armes, mais comme sait les porter une vierge consacrée à Dieu, sainte Jeanne d’Arc ; c’est elle qui « défendra avec tant de soins ce royaume contre l’effort de tous ses ennemis que, soit qu’il souffre le fléau de la guerre ou jouisse de la douceur de la paix que nous demandons à Dieu de tout notre cœur, il ne sorte pas des voies de la grâce qui conduisent à celle de la gloire[1]».

       La sainteté est héroïque ; non que chacun des saints, à l’image des premiers martyrs, ait été déchiré par des ongles de fer ou broyé sous la dent des bêtes ; mais chacun des saints était prêt à subir effectivement les peines qu’il plairait à Dieu, pour son amour. Et s’il était disposé à tous les sacrifices c’est parce qu’il était tellement pris par l’amour du Bien-Aimé qu’il vivait au-delà de soi et de ce qui le touche. Est-ce donc que le saint serait parvenu par une tension effrayante de la volonté à extraire de son cœur et de ses sentiments toute trace de « l’ancien levain » ? Autant se prendre par les cheveux pour se soulever soi-même vers le ciel. Ce n’est évidemment pas par nos propres forces que nous serons vidés de nous, remplis de Dieu, unis à Dieu.

       Si le saint est transformé dans le Bien-Aimé, s’il a sur soi-même un tel empire que son âme revient toujours au Bien-Aimé et ne trouve plus d’attrait ni d’intérêt pour soi-même, c’est parce que le saint a pleinement accepté d’être aimé par Dieu et qu’il n’a cessé de répondre à son amour. Vigilance, précaution, lutte, patience ; être à l’égard de soi-même à la fois inflexible et clément ; ne rien se passer mais aussi ne pas se laisser décourager devant la nécessité des reprises et des recommencements, toutes ces diverses notes se trouvent dans la sainteté ; l’effort vigoureux et la fermeté dans le vouloir en sont peut-être les aspects qui nous frappent davantage. Prenons garde toutefois que cette force du vouloir correspond à une attitude plus cachée, plus centrale, plus intime ; la disposition d’être livré en simplicité à l’amour et à la miséricorde du Seigneur. Aussi bien, sur le visage des saints ce n’est pas la tension de la volonté que nous lisons ; ce n’est pas non plus une paix insouciante ; c’est la paix solide, inébranlable, d’une âme qui est remplie par l’amour de Dieu, possédée par cet amour.

       Parce qu’elle est inséparable du don de soi, de l’oubli de soi jusqu’à la mort selon la manière qui plaira à Dieu, la sainteté mérite d’être appelée un héroïsme ; l’héroïsme en effet, d’une façon générale, consiste dans la grandeur d’âme portée jusqu’au point extrême de subir volontairement la mort pour des biens qui nous dépassent. La sainteté est héroïque dans l’amour, dans l’ordre intérieur de l’amour, et c’est pour cela qu’elle se traduit en héroïsme visible dans les actes extérieurs. C’est parce qu’ils sont héroïques dans l’amour que les saints se montrent capables d’héroïsme dans le témoignage de la foi, comme les martyrs ; dans la solitude du cœur et la totale réserve du corps comme les vierges consacrées ; dans la douceur et la fermeté du zèle apostolique comme les prêtres confesseurs ; dans les humbles vertus domestiques et civiques comme les saintes femmes et les confesseurs laïques, dans l’humilité et dans le courage pour dispenser la vérité divine comme les docteurs ; dans les travaux de la guerre comme les saints capitaines ou soldats, en particulier comme sainte Jeanne d’Arc.

       L’héroïsme de l’amour de Dieu est très capable de susciter et d’entretenir cet héroïsme guerrier ; il ne l’évite pas lorsque Dieu le demande. Or il arrive que Dieu le demande car le service de la patrie, même par les armes, est de soi-même un bien.

       L’Église connaît trop notre condition concrète de fils d’Adam pour estimer que le métier des armes serait de soi une offense à Dieu ; de même elle estime que l’institution des prisons et des amendes, malgré les abus possibles, n’est pas nécessairement un péché. Ce sont des hommes pleins de chimères qu’ils soient ou non de l’Église, ce n’est pas l’Église, notre mère très sage, qui a jamais rêvé d’une société humaine sans la protection et la défense des gardes et des soldats. Ainsi l’héroïsme de l’amour loin d’exclure l’héroïsme guerrier peut le nourrir, le purifier et le porter, de même qu’il anime et soulève d’autres formes d’héroïsme. L’héroïsme de l’amour fleurit obligatoirement en héroïcité des vertus, aussi bien dans la paix que dans la guerre ; aussi bien dans la condition de consacré que dans celle de laïque. Toute l’histoire des saints en fournit la preuve comme du reste l’histoire de chacun des saints.

... Suite de l’article au prochain numéro.




[1] Consécration du Royaume de France à Notre-Dame par le roi Louis XIII, le 10 février 1638.