lundi 8 août 2016

Les Héros & les Saints

Les Héros & les Saints
Par le P. Calmel O.P
... Suite & fin de l’article.
       C’est l’héroïsme de la grâce et de l’amour que Jésus a révélé au monde.

       Il suffit de méditer sur sa mort en croix et sa Passion très douloureuse (Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite) ; il suffit de prêter l’oreille aux maximes évangéliques pour prendre conscience de ceci : la sainteté que Jésus-Christ a instituée par son exemple et sa doctrine est
nécessairement héroïque : ne craignez pas ceux qui tuent le corps – qui ne renonce pas à tout à cause de moi n’est pas digne de moi – qui met la main à la charrue et jette un regard en arrière est impropre au Royaume de Dieu – je vous envoie comme des brebis au milieu des loups – s’ils m’ont persécuté ils vous persécuteront – heureux ceux qui souffrent persécution pour le Royaume des Cieux – je suis venu apporter non pas la paix mais le glaive – si ton œil te scandalise arrache-le – pardonnez jusqu’à soixante-dix-sept fois sept fois. Or non seulement Jésus nous enseigne cet héroïsme de l’amour, non seulement il fait l’honneur aux faibles humains que nous sommes de ne jamais nous adresser des paroles qui soient en dessous de l’héroïsme, mais encore il nous rend capables de faire passer sa doctrine dans nos actes. C’est ici, par rapport à l’héroïsme de la grâce, que les thèses de la théologie traditionnelle dévoilent leur portée et leur profondeur.

       Jésus, nous dit cette théologie, est cause méritoire et cause efficiente de notre Rédemption. Qu’est- ce à dire sinon que les mérites de Jésus sont assez précieux pour nous obtenir auprès du Père la grâce de toutes les vaillances et de tous les renoncements ; par ailleurs, c’est Jésus lui-même par la vertu toujours vivante de sa Passion qui est le Principe actif de la force des martyrs, de la fermeté des docteurs, de l’attachement irréductible des vierges. Il opère ces merveilles à l’intime de leur être et de leur liberté blessée (mais guérie et « graciée ») au plus profond de la débilité de leur nature.

       Nous savons fort bien distinguer, nous ne confondons aucunement l’héroïsme du saint et celui du soldat. Nous distinguons sans peine deux héroïsmes ; nous n’avons jamais identifié le cri du héros tombé pour une patrie charnelle et le cantique du saint qui expire consumé par la charité divine. Nous savons fort bien que les dernières paroles de Jeanne expirante expriment avant tout l’héroïsme de la sainteté ; et ses paroles ne furent telles que parce que dans son âme, l’héroïsme du chef de guerre était illuminé, transformé, par l’héroïsme de la Pucelle, « fille de Dieu». Nous enseignons les distinctions irréductibles de la nature et de la grâce mais nous n’avons garde de les changer en oppositions ; et nous estimons indispensable, nous étant brièvement expliqué sur l’héroïsme du saint, de magnifier l’héroïsme du soldat. Ils appartiennent à deux ordres différents, c’est sûr ; mais un ordre peut pénétrer l’autre, resplendir à travers l’autre, comme une flamme ardente à travers un beau cristal. Nous tenons d’autant plus, parlant de l’héroïsme du saint, à faire mémoire de l’héroïsme guerrier que, sans un tel héroïsme, la société des hommes n’a plus le moyen de savoir pratiquement, concrètement, qu’elle est établie pour autre chose que la production et la consommation ; au mieux pour les plaisirs de l’esprit, pour les grâces florentines d’une intelligence déliée, ou pour les raffinements abominables d’une sensualité hypocrite qui se cache et se dissimule derrière les prétendues recherches de la pensée et de l’art. Sans l’héroïsme du soldat la société tombe en putréfaction ; une âme vivante n’y peut plus respirer, ou du moins est-elle à tout instant menacée d’asphyxie Sans l’héroïsme du soldat la société, close sur elle-même, devient semblable tantôt à une usine colossale dont toutes les portes sont verrouillées les unes après les autres avant que personne ne sorte ; tantôt à un cirque gigantesque, menacé de crouler parmi les flammes dévorantes d’un incendie implacable.

       L’un des points où l’héroïsme de la sainteté diffère le plus manifestement de l’héroïsme des champs de bataille c’est l’universalité. A chacun de ses disciples en effet le Seigneur adresse l’appel confondant à livrer sa vie pour lui-même et pour le Royaume ; il ne fait point de cas de la situation ou de la fonction, des manquements passés, des faiblesses présentes, de la débilité native.

       Omnia traham ad meipsum... Depuis qu’il fut élevé sur la croix, le Fils de l’homme attire tous les hommes à l’héroïsme de la grâce et de la charité, bien au delà de leurs dispositions naturelles. D’un certain point de vue qui n’est certes pas négligeable, il serait paradoxal de parler d’un héros du petit commerce, d’un héros de l’industrie textile ou de l’élevage du mouton. Paradoxal du point de vue des exigences de ces métiers, qui à la différence du métier des armes ne réclament pas en eux-mêmes l’héroïsme, ce langage peut néanmoins devenir très exact lorsqu’il désigne des chrétiens qui dans ces métiers tendent vers la sainteté. Il suffit de lire une vie des saints pour s’apercevoir que, même dans les métiers les plus ordinaires, ceux de cordonnier par exemple ou de laboureur, il s’est rencontré des chrétiens, - il s’en rencontre toujours - pour aimer jusqu’à l’héroïsme Dieu et le prochain. Nos ancêtres en avaient tellement conscience que pour eux la pratique d’un métier supposait l’agrégation à une confrérie, le recours officiel au patronage du saint qui avait exercé ce métier avec l’héroïsme de l’amour. Les avocats se confiaient à saint Yves et les peintres à saint Luc. Ils se plaçaient sous leur garde et se confiaient à leur intercession, moins pour un avantage temporel que pour l’avantage éternel de la sanctification quotidienne dans l’accomplissement du labeur temporel. Il peut paraître, anachronique de rappeler ces vérités au temps de la laïcisation de la plupart des occupations et des tâches d’ici-bas. Qu’importe. Il n’en demeure pas moins que les chrétiens sont appelés à aimer le Seigneur au point de tout sacrifier pour lui, dans tous les métiers et toutes les professions.

       Et lorsqu’il arrive que la société devienne tellement anti-naturelle et démoniaque que certains métiers, ou même beaucoup, ne puissent plus être exercés sans un péril prochain d’y perdre son âme, les chrétiens sont appelés à renoncer à ces métiers et même à risquer la mort, plutôt que de damner leur âme et de porter sur le front le signe de la Bête. Lorsque la société est tellement pervertie qu’il ne reste pour ainsi dire plus de place pour les confesseurs, c’est alors à l’héroïsme des martyrs que les chrétiens sont appelés. Mais il s’agit toujours d’un appel à l’héroïsme de la charité et de la grâce.

       Comment en seront-ils rendus capables ? Nous avons déjà répondu : par la force de la croix, par la grâce toute-puissante qui dérive du Cœur du Christ et nous touche dans les sacrements. Dirons-nous que notre âme est bien faible et par trop inégale à ces grandeurs divines ? Mais plus nous conviendrons simplement de notre faiblesse et de notre pauvreté, plus nous permettrons à l’Esprit de Dieu de s’emparer de notre liberté et de nous transformer en flamme d’amour. L’humble Vierge Marie le proclame bien haut dans le Magnificat : exaltavit humiles ; esurientes implevit bonis. – C’est l’Esprit de Dieu, l’Esprit d’amour qui, habitant dans une âme pleinement docile, y réalise lui-même, sous une forme, ou sous une autre, la surnaturelle contemplation ; et par la contemplation il prépare l’âme à l’héroïsme de l’amour. Mais cet Esprit de Dieu ne fait son œuvre dans les âmes qu’à proportion de leur humilité, en même temps qu’il approfondit cette humilité. De sorte que l’héroïsme des saints serait incompréhensible sans la contemplation, comme la contemplation à son tour serait incompréhensible sans l’humilité.

       L’héroïsme des saints est évidemment de l’ordre de la grandeur d’âme ; c’est même la grandeur la plus sublime ; mais une grandeur surnaturelle, qui ne procède pas de la chair et du sang, mais de la miséricorde du Père et de la grâce du Rédempteur. Grandeur d’humilité que chante admirablement le héros du Carmel [1] :
Quand mon âme montait chantante
Bien haut, dans ce transport divin,
Tout en bas retombait soudain
Pareille à flamme vacillante
Je dis : c’est hors de ma portée...
Mais je m’abaissais tellement
Que je bondis d’un grand élan
Et j’obtins la proie désirée.




[1] Saint Jean de la Croix, Glose sur le divin, Tras de un arnoroso lance...