mercredi 28 septembre 2016

Le rosaire

Dignité du Rosaire
Par Fr. R. Th. Calmel, O.P. - Extrait de la Revue Itinéraire


         Les objections que l’on fait à la dévotion du Rosaire sont suffisamment connues ; il serait trop simple, et même il ne serait pas honnête, de répondre que, dans aucun cas, elles n’ont de fondement. Lorsque par exemple on entre dans certaines églises vers six heures du soir et que l’on écoute dans la pénombre le bredouillage somnolent et incompréhensible des Pater, des Ave et des Gloria il est difficile de penser que ce soit une prière digne. On a beau être indulgent, on ne trouve
là qu’un rapport très lointain avec les mystères de notre Salut, bien qu’ils soient annoncés au début de chaque dizaine.
         En réalité ce rapport existe et ce qui empêche de le percevoir ce n’est pas la forme elle-même de cette prière vocale, mais la faiblesse ou la mauvaise volonté des chrétiens. Sans doute ce genre de prière est-il très particulier ; les formules sont extrêmement peu variées puisqu’elles se réduisent à trois : un Notre Père, dix Je vous salue, un Gloire à Dieu, au Fils et au Saint-Esprit. Cependant cette reprise inlassable de formules choisies est un support très solide pour l’oraison intérieure, un soutien très adapté à la contemplation des mystères.
         L’expérience priante d’innombrables chrétiens nous en apporte une garantie certaine, quoi qu’il en soit de ceux qui marmottent ou qui ronronnent. Et ce n’est point parce que l’on récitera une série de Pater et d’Ave que l’on sera détourné de penser à l’Incarnation de Jésus-Christ, ou à sa Passion très sainte ; que l’on sera entravé pour regarder en paix l’union de la Mère Immaculée avec le Rédempteur de nos âmes. Cette série de Pater et d’Ave permettra au contraire à la méditation de ne pas s’éloigner de son objet.
         «On ne peut pas faire deux choses à la fois, me direz-vous. On ne peut pas réciter attentivement une dizaine d’Ave et demeurer attentif par exemple au mystère de la naissance de Jésus». Je ferai observer que ce mystère, comme du reste tous les autres, ne s’est réalisé qu’avec l’union de la sainte Vierge ; dès lors répéter une formule qui rappelle cette union ne doit pas empêcher de contempler le mystère. On peut quand même faire attention à deux choses à la fois lorsqu’elles sont intimement subordonnées. Nous pouvons bien nous souvenir de ce que nous devons à telle ou telle personne et faire attention à lui cueillir les roses les plus belles, et veiller à composer un bouquet parfaitement présentable. Il en est ainsi pour le Rosaire.
         Évidemment il y a place (faut-il même le dire ?) pour cette contemplation des mystères qui est la plus silencieuse possible, sans bruit de paroles et pour laquelle on réserve d’habitude le vocable d’oraison. Il y a place également et d’abord pour cette contemplation en acte des mystères divins que constitue la célébration liturgique. Elle se réalise par le Saint Sacrifice et la Communion ; la grâce des mystères nous y est communiquée avec d’autant plus d’abondance que le Seigneur lui-même se rend présent au milieu de ses fidèles dans son immolation salutaire, et les unit avec Lui et entre eux comme leur pain vivant. Le Rosaire n’a jamais prétendu jouer le même rôle que l’oraison, la liturgie et l’office choral ; mais inversement l’oraison, la liturgie et l’office choral ne suppriment pas cette forme de prière, car elle revêt un caractère propre et irréductible ; on ne saurait dire qu’elle fait double emploi ; le Rosaire en effet a une certaine façon de considérer les mystères du Salut ; il porte une attention très explicite à la place que Notre-Dame y occupe et c’est pour cela qu’il choisit de multiplier les Je vous salue Marie.
         Faute de prendre le Rosaire comme il est, faute de reconnaître et de respecter sa nature on en tire peu de profit pour soi-même, on le rend pénible, ridicule et même détestable à son prochain. On transforme en rabâchage, en mécanique, en véritable scie, ce qui n’est rien de moins qu’une prière très pleine et très élevée. Il faut d’abord comprendre que la justification inébranlable de cette prière réside dans une grande vérité révélée : Marie est une digne Mère de Dieu, Mère consciente de la mission de son Fils et associée à cette mission comme jamais il ne sera possible à aucune mère, puisqu’avant même de le concevoir elle sait pour quoi Il veut naître d’elle puisqu’elle rend possible par son Fiat tout le déroulement de l’incarnation rédemptrice. «Voici que vous concevrez et que vous enfanterez un Fils à qui vous donnerez le nom de Jésus (c’est-à-dire Sauveur des hommes). Il sera grand et on l’appellera Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père, il règnera sur la maison de Jacob à jamais et son règne n’aura pas de fin. (Il s’agit du règne messianique par la rédemption des âmes ; la maison de Jacob n’est autre que «l’Israël de Dieu», la Sainte Église des rachetés)... Et Marie dit alors : Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole». De l’Annonciation à la Passion et à la Résurrection, Marie est toujours associée aux volontés et aux actes de son Fils, avec une intimité de Vierge Immaculée et de Vierge Mère ; c’est là une union d’un ordre à part ; indépassable, sans commune mesure avec celle d’aucun saint et d’aucune sainte ; c’est l’union d’une digne Mère de Dieu, union qui perdure toute l’éternité, qui fonde une intercession d’une qualité unique. Ainsi donc la supplication de la Vierge est universelle puisque Marie a été unie à Jésus pour la Rédemption de tous ; et la supplication de la Vierge est infiniment tendre, pure, sage et forte puisque Marie a été unie à Jésus comme la Vierge-mère.
         Dès lors, dès que nous commençons le chapelet, et avant même de commencer, sachons autant que possible ce que nous allons faire. Nous allons recourir à l’intercession privilégiée de celle qui est la digne Mère de Dieu et considérer la place absolument unique qui est la sienne dans les mystères de notre salut. Que notre chapelet ne soit pas mal engagé ; et, par légèreté ou routine, engagé dans l’inattention. Pour y remédier il peut être utile, dans la récitation privée, de faire le rappel du mystère à l’intérieur même du Je vous salue ; de dire par exemple : Jésus, qui a versé son sang pour nous, le fruit de vos entrailles est béni ; Jésus qui s’est offert en sacrifice, ou Jésus qui est à jamais victorieux, le fruit de vos entrailles est béni. Dans la récitation privée cette mention ne sera évidemment pas gênante pour notre voisin et elle pourra être profitable pour nous.
         Prenons bien conscience, dans la foi, de l’événement évangélique que nous annonçons au début de chaque dizaine. Il ne s’agit pas d’un événement de l’histoire ordinaire, serait-il gracieux ou pathétique, mais bien d’un mystère de l’histoire du salut. En effet cet événement est efficace pour le salut de tous les hommes, parce qu’il est vécu par une Personne divine, par le Fils de Dieu fait homme, plein de grâce et de vérité. Par ailleurs, cet événement de l’histoire du salut, que ce soit la vie cachée, la passion ou l’envoi de l’Esprit-Saint est accompli avec l’union privilégiée de la Sainte Vierge. Donc avant de commencer la dizaine, voyons le mystère comme il est ; ne nous limitons pas à une considération anecdotique et superficielle comme si ce n’était pas un mystère de foi ; comme si la personne du Rédempteur et de sa Mère n’étaient pas en cause.

         Puisque les mystères du Rosaire ne font que reprendre le cycle de Noël et de Pâques souvenons- nous que cette Liturgie a parlé à notre foi. Et au moment où nous redisons en présence de la Sainte Vierge les mêmes mystères que nous avons célébrés liturgiquement, ne mettons pas de côté ce que la célébration liturgique a suggéré à notre esprit et à notre cœur. Sans quoi nous ne penserions pas de la même manière par exemple en célébrant la Semaine Sainte et en récitant les mystères douloureux ; la récitation serait plate et vide alors que notre méditation durant la semaine sainte était pleine et fructueuse. Voyons bien que ce sont les mêmes mystères.