mardi 27 décembre 2016

Les Mages et l’Etoile

Les Mages et l’Etoile
Extrait de Jésus en son Temps de Daniel Rops

       
  «Des mages arrivèrent à Jérusalem. - Où est, disaient-ils, le roi des Juifs, qui vient de naître ? Car nous avons vu son étoile en Orient et nous sommes venus l’adorer». Ayant alors
appris que, selon l’Ecriture, Bethléem devait être le lieu de naissance de ce prédestiné, ils se mirent en route vers elle. «Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue en Orient, allait devant eux ; jusqu’à ce que, au dessus du lieu où se trouvait l’Enfant, elle s’arrêtât». Marie et Joseph, revenus de Jérusalem, habitaient alors non plus la grotte, mais une maison de la bourgade. «Les Mages trouvèrent l’Enfant avec Marie, sa Mère et, se prosternant, ils l’adorèrent, puis ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent de l’or, de l’encens et de la myrrhe»[1].

         La scène pittoresque où les trois fastueux voyageurs d’Orient viennent s’incliner devant le berceau d’un pauvre nourrisson est une de celles qui, de tout l’évangile de la Nativité, a le plus frappé les imaginations. Son sens symbolique a été bien souvent mis en évidence par les mystiques : les puissances de la terre reconnaissent, prosternées, l’autorité suprême de l’Enfant-Dieu ; et les trois offrandes des Mages ont valeur de signes : l’or comme à un roi, l’encens comme à un Dieu, la myrrhe comme à un homme promis à la mort. Maints artistes l’ont prise pour thème, Sassetta, Gentile da Fabriano, Dürer dans la rutilante toile des Offices et tant d’autres, trop heureux de faire jouer en un contraste piquant le faste des ornements, des manteaux royaux, des pierreries dont ils parent les Mages, avec la modestie grise et brune du cadre de l’Enfant-Dieu.

         Beaucoup des détails que l’art a retenus ne doivent rien à l’évangile selon saint Matthieu, mais procèdent non pas même des Apocryphes, qui sur ce point, se sont montrés particulièrement discrets, mais des sources inconnues, d’origine orientale. La légende qui s’est formée autour des Mages a proliféré au long des siècles au point de créer, en maints lieux, par exemple en Provence, une véritable tradition folklorique. On fixe le nombre des visiteurs à trois, soit pour leur faire incarner les trois âges de la vie, soit comme représentant des trois races. Partout dans la Chrétienté, des thèmes légendaires se retrouvent, comme aux bas-reliefs de la cathédrale d’Amiens, à Saint Trophine d’Arles, sur les vitraux de Lyon, du Mans ; au tympan nord de Chartres, on les voit couchés sous une même couverture, sans doute selon un détail de la fable que nous ignorons. Au château de Baux se remarque encore l’écusson orné de l’étoile qui atteste que l’illustre maison se rattachait aux glorieux visiteurs de l’Enfant et, puisqu’il était certain que saint Thomas les avait baptisés dans la foi chrétienne au cours de son voyage aux Indes, la cathédrale de Cologne avait recueilli leurs reliques !

         L’histoire peut-elle ajouter des précisions à de si jolies choses ? Qui étaient ces Mages venus d’Orient ? Depuis le début du IIIème siècle où il semblait que Tertulien ait établi cette tradition, on les appelle souvent «Rois Mages», sans doute parce que le Psaume LXXI dit : «Les rois de Tarsis et ceux des îles paieront tribut ; les rois d’Arabie et de Saba offriront des présents». Originellement, les Mages étaient les prêtres de la religion mazdéenne, telle que la pratiquaient les anciens Mèdes et Perses. Constitués en caste très fermée, ils passaient pour mener une vie austère, entretenant le feu des Hauts Lieux, étudiant le cours des astres et les songes. Ils étaient fort puissants ; c’était un Mage qui avait essayé de prendre le pouvoir impérial en Perse, pendant que Cambyse guerroyait en Egypte, en affirmant qu’il était Smerdis, le frère de l’empereur ressuscité. Mais rien ne semble prouver qu’à l’époque de la naissance du Christ, c’est à dire sous la domination des Parthes, les Mages aient eu encore un rôle de premier plan. Le mot semble plutôt désigner alors des hommes de toutes sortes qui s’appliquaient à l’étude des astres, astronomes et astrologues tout ensemble, parmi lesquels il y avait du bon et du mauvais, des gens sérieux et des charlatans. Les Mages de l’Ecriture appartenaient, de toute évidence, à ce qu’il y avait de mieux.

         Que ces hommes, dont c’était le métier d’être attentifs aux choses mystérieuses, eussent été avertis de la naissance du Messie, cela peut s’admettre aisément. Les Juifs avaient répandu dans tout l’Orient, jusque dans cette Perse lointaine où se situaient les aventures de Tobie et celle d’Esther, le grand thème de leur attente. Ils pouvaient connaître la prophétie que Balaam avait été contraint par Dieu de prononcer en faveur du Peuple élu : «Une étoile sort de Jacob, un sceptre s’élève d’Israël»[2]. Et Tacite, tout orgueilleux Romain qu’il fût, allait écrire : «On était généralement persuadé, sur la foi d’anciennes prophéties, que l’Orient allait prendre le dessus et qu’avant peu l’on verrait sortir de la Judée ceux qui régiraient l’Univers»[3].

            Le problème de l’étoile est plus piquant. On peut d’abord se demander dans quelle mesure les «Mages» avaient, sur les astres des connaissances aussi prodigieuses que le veut une solide tradition. Il convient de ne pas oublier que, observant à l’oeil nu ou avec des instruments rudimentaires, ils manquaient des bases que le moindre télescope donne à la connaissance moderne. Cela posé, quelle hypothèse peut-on faire ? Celle d’une «nova» vient d’abord à l’esprit, d’une vraie «étoile nouvelle», comme celle qui parut dans l’Aigle en 1918 ou comme celle qu’on vit en 1572 après la Saint-Barthélémy ; il y a contre elle que nulle apparition de ce genre n’a été signalée à l’époque en question par aucun auteur digne de foi. Etait-il possible que ce fût une comète ? Quand le 10 janvier 1910, celle de Halley fut visible de Jérusalem, on observa nettement le passage de sa clarté d’est en ouest ; elle devint diffuse de l’orient et reparut à l’occident, bien visible, ce qui confirmerait l’indication de l’Evangile. Mais la comète de Halley passa seulement dans le ciel de nos pays en 12 avant Jésus-Christ et non en 6 ; d’autres comètes signalées par les Chinois en 4 et en 3 avant Jésus-Christ ne semblent pas avoir été observées en Occident. D’ailleurs, les comètes, soumises au mouvement diurne comme tous les astres, ne peuvent guère indiquer une direction précise, encore moins une maison dans une ville. Képler avait pensé que le phénomène astral pouvait désigner une conjonction des planètes Jupiter et Saturne dans le signe zodiacal des Poissons et, chose extrêmement curieuse, il avait calculé que ce phénomène avait dû se produire en 6 avant Jésus-Christ, alors qu’il ignorait totalement que c’est la date la plus probable de la naissance de Jésus. En tout cas, le terme d’astre de l’Ecriture peut parfaitement, selon le sens du grec, être entendu comme étoile mais comme phénomène astronomique. Aux confins de la science et de la légende, Merejkovsky a soutenu que l’Ecriture ferait allusion à un phénomène céleste extrêmement rare, la pression atmosphérique, le passage du point équinoxial du signe zodiacal du bélier à celui des poissons, ce qui aurait signifié, pour les Mages babyloniens, hantés par l’idée d’un nouveau déluge attendu, la promesse de la fin du monde, l’annonce d’une nouvelle étape de l’humanité.




[1] Matt II, 1 - 12.
[2] Nbre XXIV, 7
[3] Histoires V, 23