lundi 1 mai 2017

« Prends l’étendard de par le Roy du ciel. »

« Prends l’étendard de par le Roy du ciel. »
Extrait d’un article de Joseph Thérol[1]

         Tel est, d’après ce que Jeanne elle-même a dit à ses juges de Rouen[2] l’ordre qui lui fut donné par ses Voix, sainte Catherine et sainte Marguerite.

         Bien des questions se posent à propos de cet étendard. Et d’abord, le 10 mars précédent, Jeanne avait dit à ses juges : « Je n’ai jamais eu qu’un seul étendard. »
Or les comptes d’Hémon Raguier révèlent qu’un certain Heuves Polnoir, peintre à Tours, a reçu 25 livres tournois en paiement d’un grand et d’un petit étendard pour la Pucelle.

         En ce petit étendard, la plupart des historiens voient l’enseigne que la Chronique du Greffier de La Rochelle décrit ainsi : « Fit faire audit lieu de Poitiers son étendard auquel y avait un écu d’azur : et un coulon blanc de-dans ycelui était, lequel coulon tenait un role en son bec ou avait écrit de par le roi du ciel. » Coulon est à traduire par colombe et role par banderole. On retrouve dans les six derniers mots de cette description l’ordre donné par les Voix.

         Ainsi, la Pucelle affirme n’avoir jamais eu qu’un étendard ; le trésorier du roi en a payé deux à un peintre de Tours ; un chroniqueur rapporte qu’un des deux a été fait à Poitiers. Comment concilier tout cela ?

Peut-être le Journal du Siège d’Orléans va-t-il nous y aider ?
         Voici comment il raconte l’entrée de la Pucelle dans cette ville le 29 avril 1429 :
« Comme à huit heures du soir, malgré tous les Anglais qui oncques n’y mirent empêchement aucun, elle y entra armée de toutes pièces, montée sur un cheval blanc, et faisant porter devant elle son estandard qui estoit pareillement blanc, auquel avait deux anges tenans chacun une fleur de liz en leur main ; et au panon estoit empainct comme une Annonciation (c’est l’image de Nostre Dame ayant devant elle ung ange lui présentant ung liz). »

         En cette première manifestation de sa mission, à l’heure où elle va commencer de la remplir, Jeanne, sous les armes, est bien signalée par deux enseignes. Alors ou bien le Greffier de La Rochelle a été mal renseigné sur le lieu de fabrication du petit étendard, ou bien le trésorier du roi a payé quelques jours plus tard, à Tours, entre les mains d’un correspondant de l’artisan poitevin, la fabrication de cette enseigne.

                   Mais, autre question : qu’entend exactement le Journal du Siège par ce « panon » dont on dirait qu’il le considère comme un morceau de l’étendard ? En ce cas, ce serait la partie fourchue de celui-ci. Car les enseignes de l’époque étaient tantôt effilées en une seule pointe (ou penne, de penna, plume, aile), corrompu en pannatoffe) d’où panon, au lieu de pennon (et panonceau), et tantôt terminés par deux pennes, autrement dit fourchus. A notre avis, le mot étendard étant devenu un terme global, ceux de la première forme devaient être appelés pennons, ou, si l’on veut, panons, et non pas étendards.

         Comment se présentait l’étendard de Jeanne ? Deux contemporains nous le montrent fourchu : ce sont la tapisserie dite d’Azeglio (1430), et un croquis dessiné sur son registre, en marge du 10 mai 1429, par le greffier du Parlement de Paris, Clément Fauquemberque. Il est donc vraisemblable que le grand étendard était un rectangle d’étoffe terminé par deux pennes.

         Dans la suite de son récit, le Journal du Siège conte que le « panon » de Jeanne prit feu au contact d’une torche et que les témoins s’émerveillèrent de l’habileté avec laquelle la Pucelle manœuvra pour éteindre le feu. Comme il n’a jamais été rapporté que l’étendard ait connu semblable mésaventure, il faut donc comprendre que pennon et étendard constituaient deux enseignes différentes.

         Et le pennon fut sans doute très gravement endommagé malgré l’intervention de la Pucelle, puisque l’histoire ne parlera plus de lui. C’est pourquoi Jeanne a pu dire : « Je n’ai jamais eu qu’un étendard »... celui, a-t-elle dit aussi, qu’elle portait toujours elle-même lorsqu’elle attaquait, pour éviter de tuer. A quoi elle ajouta : « Je n’ai jamais tué personne. »

         De l’étendard, voici, par elle, la description[3] « ... le champ était semé de lys. Il y avait dessus le monde figuré, et deux anges par côté ; il était blanc, en toile blanche, du boucassin. Il y avait écrit dessus Jhésus-Maria, je crois. Il avait des franges de soie ». Les noms de « Jhésus-Maria étaient écrits par côté, je crois ».

         Qu’entendait-elle par monde ? Elle l’a précisé le 17 mars. Sur l’étendard « Notre Seigneur était figuré tenant le monde ». A quoi son aumônier a ajouté cette autre précision : « Sur son étendard était peinte l’image de Notre Seigneur séant en jugement dans les nuées du ciel. » Quelles étaient les dimensions de l’étendard ? Dans son ouvrage, qui fait autorité, Jeanne d’Arc, ses costumes, ses armures, Adrien Harmand inscrit l’étoffe dans un triangle mesurant 0,62 m de hauteur (à la hampe), 2,14 m (grand côté oblique), 1,97 m (côté horizontal du bas) avec frange de soie de 2,5 cm. C’est lui donner la forme du pennon. Et nous croyons ne devoir retenir ces dimensions que comme celles du pennon disparu. Car de plus récentes études montrent qu’à cette époque nombreux étaient en Occident les étendards développant jusqu’à 5 m d’étoffe sur 0,90 m environ de hauteur. Quant à la hampe, Harmand lui accorde une longueur de 2,75 m, alors qu’elle était très souvent un bois de lance atteignant 5 m avec pointe de fer de 0,32 m. Il reste à prouver, nous semble-t-il, que ces enseignes immenses, fort difficiles à tenir pendant les combats, n’étaient pas utilisées seulement pour les fêtes et les tournois, c’est-à-dire plantées à l’entrée des villes et des champs clos, ou même au sommet des châteaux.

         Quoi qu’il en soit, l’appareil, même posé sur un réceptacle fixé à l’étrier, était si pesant que, pour le tenir dressé pendant les combats, Jeanne, cette fille de 17 ans, devait faire preuve d’une force physique bien supérieure à celle de la plupart des femmes. Or, on sait par ses compagnons qu’elle portait et courait la lance aussi bien qu’homme d’armes aguerri. Certes, endurcie aux travaux des champs, elle était naturellement vigoureuse et robuste.

         Certes aussi, de même qu’on avait le plus possible allégé l’armure forgée pour elle, on avait peut-être pris soin de ramener l’étendard plus à sa portée. N’empêche qu’on ne peut s’empêcher de penser au secours qu’elle reçut tout au long de sa chevauchée et dont elle a parlé si clairement devant Dunois : « Quand je suis courroucée parce qu’on ne croit pas facilement ce que je dis de la part de Dieu, je me retire à l’écart et, ma prière faite, j’entends une voix qui me dit : Va, fille de Dieu, va ! Je serai à ton aide, va ! »




[1] Notes pour un Portrait - revue Itinéraire
[2]Procès, 14 mars 1431
[3] Procès de condamnation 10 & 17 mars 1431