mardi 6 juin 2017

Nativité de Saint Jean-Baptiste

Conférence pour la fête de la Nativité de Saint Jean-Baptiste
par Monsieur le Cardinal Pierre de Bérulle[1]

         Ce qui paraît digne d’être considéré chez saint Jean-Baptiste, c’est le fait qu’il se soit privé volontairement de la présence de Jésus-Christ. Car ce qui était le plus à désirer sur la terre, semble t’il, était de voir le Fils de Dieu. « Celui qui avait vu son jour, ne fût ce qu’en esprit, s’est réjoui »[2], et tous les prophètes et les Saints ont tressailli au seul espoir de
son avènement. Et pourtant saint Jean, qui le savait déjà venu, ne cherche pas à saisir l’occasion de se réjouir d’une vision si agréable, il ne réclame pas d’être consolé en écoutant sa conversation. Déjà pourtant, l’expérience lui avait enseigné combien profitable et précieuse lui avait été, lorsqu’il était encore dans le sein de sa mère, la présence de Jésus et de sa Mère. C’est qu’il attachait plus de prix à demeurer fidèle à sa vocation que de rechercher pour lui-même une consolation, si petite fût-elle. Et pourtant il n’aurait pas pu en recevoir ni en désirer de plus grande que d’avoir sur terre le Fils de Dieu, Sagesse du Père Eternel, avec lequel il aurait pu vivre, et de voir sa très sainte Mère et de lui parler. Sans compter l’immense avantage qu’il pouvait retirer en les fréquentant l’un et l’autre, les liens de la nature semblaient exiger de lui ce devoir, car il était très étroitement uni par les liens de parenté à la Mère et par la Mère au Fils ;  pourtant il préfère ne pas s’arrêter à toutes ces considérations afin d’obéir à la Volonté de Dieu.
         Il aimait mieux « quitter Dieu pour Dieu », je veux dire abandonner la présence de Dieu et tout ce que sa présence apportait avec elle que de s’écarter de la volonté de Dieu et de ce qui lui était agréable. Il n’y avait rien de plus grand dans le monde entier, le ciel même ne contenait rien en lui de plus digne, et c’est précisément ce qui dépassait en dignité la terre entière et le ciel, qu’a délaissé saint Jean pour s’attacher à la volonté de Dieu pure et simple. Il a fait ainsi à Dieu un don important, lorsqu’il a abandonné à Dieu même, vivant sur la terre « pour vivre avec les bêtes »[3], lorsque à la maison et à l’entourage de la Mère de Dieu il a préféré le désert et sa solitude, lorsqu’il a fait passer la volonté de Dieu avant tous les avantages qu’il aurait pu espérer et même à coup sûr obtenir de la présence du Fils de Dieu sur la terre. Et il a fait un tel choix non pas assurément pour un ou deux jours, mais pendant trente années. Qu’aurait-il pu donner de plus à Dieu ? Qu’aurait-il pu se refuser de plus profitable et de plus parfait ?
         Le Fils même de Dieu a abandonné un grand trésor et il a fait à Dieu le Père un grand don, lorsqu’il s’est dépouillé volontairement de la gloire de son corps qui à tant de titres lui était due afin de pouvoir accomplir la volonté de son Père, à savoir sa venue dans le monde, et de pouvoir y souffrir. Et la souffrance de saint Jean, lorsque pendant un si long temps il s’est privé de la douce présence du Fils de Dieu et de sa Mère, n’a pas été légère en cet état, et si assurément aucune imperfection ne venait se mêler à sa souffrance, pourtant cette privation de la présence du Fils de Dieu allait de pair chez Jean avec une très grande souffrance intérieure.

Pour Dieu quitter les biens terrestres et quitter les biens spirituels.
         Voilà la différence entre ceux qui abandonnent le monde et toutes sortes de biens de la terre et ceux qui abandonnent des biens spirituels à cause de Dieu. Car ceux qui abandonnent des biens temporels - domaines, amis, honneurs - n’éprouvent pas de grandes difficultés à le faire, ou bien, s’ils en éprouvent une, elle est sans doute légère et du moins, le plus souvent, elle s’atténue chaque jour insensiblement, si bien qu’à la fin il n’en reste absolument aucune. C’est le contraire qui se produit chez ceux qui se privent pour Dieu des biens spirituels. En effet, dès le début ils ressentent une peine qui n’est pas mince, et plus ils avancent dans cette voie, plus la peine qu’ils éprouvent augmente sans cesse, si bien qu’elle devient à la fin la plus intense possible. C’est exactement ce qui se produisait pour saint Jean. La raison en est que pour ces hommes là, plus ils ont conscience de ce qu’ils quittent, plus grande est la douleur qu’ils éprouvent. Et plus ils avancent dans la voie de l’Esprit, plus cette conscience va sans cesse en grandissant, et c’est pourquoi ils éprouvent plus de peine à quitter ces biens que doivent abandonner ceux qui tendent à la perfection. Et c’est ainsi que le jour où saint Jean s’est approché de Jésus pour Le baptiser, il a eu une conscience plus vive de la perfection du Fils de Dieu et, par suite, de ce bien auquel il avait renoncé jusqu’alors, et c’est pourquoi ce jour-là aussi il a ressenti une plus grande peine intérieure.
         De plus, ceux qui abandonnent les biens de ce monde, on veille à ce qu’ils reconnaissent l’inutilité et la futilité des biens qu’ils délaissent et le fait qu’en réalité ils abandonnent du néant. Au contraire, s’il s’agit de ceux qui abandonnent à cause de Dieu des biens spirituels, on veille à ce qu’ils fixent leurs regards sur les biens mêmes qu’ils offrent à Dieu en holocauste et qu’ils en saisissent la dignité, afin de supporter avec plus de courage et de générosité la douleur qu’ils éprouvent en les abandonnant et qu’ils s’attachent seulement à ce qui plaît à Dieu.
         Aux saints du ciel il est donné de s’attacher à l’essence divine ; au contraire, sur la terre c’est à la seule volonté de Dieu qu’il nous est permis de nous attacher. C’est pourquoi tout ce qui est en dehors de la volonté de Dieu doit être offert à Dieu totalement, et nous devons nous en priver pour nous en tenir simplement à la volonté de Dieu. Voilà ce qu’a fait saint Jean-Baptiste : il a préféré la volonté de Dieu à tous les autres biens spirituels dont la compagnie du Fils de Dieu aurait pu lui donner la jouissance sur la terre. Cette terre n’est pas l’endroit où l’ont jouit de Dieu, mais où l’on fait usage de ses bienfaits ; c’est le ciel qui est réservé pour la jouissance. Plus la somme de consolation reçue sur la terre est élevée, plus les biens célestes d’une certaine façon nous y sont enlevés, dans la même proportion. L’essence de Dieu nous offrira au ciel de nombreuses joies ; sur la terre, quelles que soient la volonté et les vues de Dieu à notre égard, suivons-les fidèlement selon l’esprit de notre vocation et préférons-les à tous les biens, mêmes spirituels.
         Notre âme doit se référer continuellement selon l’esprit de notre vocation à Dieu et au prochain, mais la référence à Dieu doit être beaucoup plus fréquente que la référence aux créatures, elle ne doit exister qu’avec une disposition venue de cette référence à Dieu, qui communique sa vertu et son Esprit.



[1] Pierre de Bérulle - Oeuvre complètes I
[2] Jn VIII, 56
[3] Mc I, 13