mardi 10 octobre 2017

Sainte Thérèse

Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte Face
Par Benedictus - Extrait de la revue Itinéraire

         Le jeudi 30 septembre 1897, vers sept heures du soir, dans l’infirmerie du Carmel de Lisieux, comme tant d’autres l’avaient fait avant elle, une Carmélite de vingt-quatre ans luttait avec l’ange des ténèbres. Quelques jours auparavant, faisant encore sur son lit de mort son office de maîtresse des novices, Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus guerroyait contre une jeune sœur à la vertu défaillante. Mère Agnès, venue la visiter, la sentit exténuée et lui dit en plaisantant : « Eh bien, il
est abattu notre guerrier ! » Sœur Thérèse lui répondit : « Je ne suis pas un guerrier qui combat avec des armes terrestres, mais avec le glaive de l’esprit qui est la parole de Dieu. Aussi la maladie n’a pu m’abattre... Je l’ai dit, je mourrai les armes à la main. ».
         Elle ne croyait pas si bien dire : en cette matinée interminable du 30 septembre, chaque respiration lui arrache un gémissement. « Est-ce l’agonie, demande-t-elle. Jamais je ne vais savoir mourir... Oh ! comme il faut prier pour les agonisants ! si l’on savait ! ».
            Vers cinq heures du soir on appela la communauté pour le dernier combat. L’assistance aux mourants est, dans les monastères, une des formes suprêmes de la charité fraternelle. Les Carmélites entrent dans l’infirmerie ; Sœur Thérèse trouve la force de leur adresser pour la dernière fois ce sourire qu’elles connaissaient bien, ce sourire héroïque d’enfant et de soldat, derrière lequel elle cachait sa souffrance, et qui fut jour après jour, au cours de sa brève existence, l’expression de son plus haut courage. Quelque temps après un voile s’étendait autour d’elle ; son regard se troubla. Elle saisit alors son crucifix, le serra entre ses doigts comme une épée : n’a-t-elle pas dit qu’elle voulait mourir les armes à la main ?
            « Ma Mère, n’est-ce pas l’agonie ? – Oui, mon enfant, c’est l’agonie ; mais Jésus veut peut-être la prolonger de quelques heures. – Eh bien, allons. Ah ! je ne voudrais pas moins longtemps souffrir. ». A plusieurs reprises elle déclara : « Non, je ne me repens pas de m’être livrée à l’amour ! » Puis, rassemblant ses forces, comme pour un dernier assaut, elle murmura dans un souffle : « Oh ! Je l’aime... Mon Dieu... je vous aime. »
            Épuisée par cet acte qui exprime sa vie, sa tête retombe. Il est sept heures du soir. Le soleil s’est couché ; un oiseau du jardin s’approche de la fenêtre et chante. Un sourire très doux vient éclairer le visage qui s’est incliné sur l’épaule droite. Le monde ignore qu’en cette soirée de septembre une perle d’un prix inestimable vient de se détacher de sa couronne. Il est vrai, entrée au Carmel à 15 ans et morte à 24 ans sans en être jamais sortie, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte Face n’a rien fait qui remplisse les annales de son siècle. Au cours de sa maladie, une sœur converse avait même fait cette remarque : « Ma Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus va bientôt mourir... Je me demande vraiment ce que notre Mère pourra en dire après sa mort ! Elle sera bien embarrassée ! Cette petite sœur, tout aimable qu’elle est, n’a pour sûr rien fait qui vaille la peine d’être raconté ! » Cependant, quelques années après sa mort, le récit de sa vie sera traduit en trente-cinq langues, et Pie XI la déclarera Patronne des Missions ! Par où l’on voit que l’aveuglement de l’esprit n’est pas le seul fait des gens du monde.
         De son regard clair, Thérèse avait pénétré la gravité du péché d’orgueil et, lui jetant un défi, avait résolu de rester ignorée et petite : elle avait gagné. Cependant, si mince que fût le déploiement extérieur de sa vie, l’audace de ses grands désirs et l’exemple de ses vertus héroïques lui attirèrent une sympathie universelle. Peu de temps après sa mort, un ouragan de gloire vint confirmer l’affirmation de saint Pie X, qui voyait en elle « la plus grande sainte des temps modernes », et elle ne tarda pas à réaliser, par une floraison de miracles, la promesse qu’elle avait faite de « passer son ciel à faire du bien sur la terre ».
            Est-il possible de résumer les traits marquants de cette haute spiritualité ?
            Ce qui apparaît d’abord, c’est une énergie indomptable au service d’une ardente générosité. A l’âge de 13 ans elle reçoit la grâce du zèle apostolique : c’était un dimanche, au cours de la messe. Comme elle fermait son livre, une image du crucifix se détacha et lui laissa entrevoir une des mains divines, percée et sanglante. « Mon cœur, écrit-elle, se fendit de douleur à la vue de ce sang précieux qui tombait à terre, sans que personne s’empressât de le recueillir, et je résolus de me tenir continuellement en esprit au pied de la croix, pour recevoir la divine rosée du salut et la répandre ensuite sur les âmes. Depuis ce jour, le cri de Jésus mourant : « J’ai soif », retentissait à chaque instant dans mon cœur, pour y allumer une ardeur inconnue et très vive. Je voulais donner à boire à mon Bien-Aimé : je me sentis dévorée moi-même de la soif des âmes, et je voulais à tout prix les arracher aux flammes éternelles ».
            A l’âge de 15 ans elle sollicita et obtint de haute lutte, la permission, malgré son jeune âge, d’entrer au Carmel. Son but sauver les âmes par le sacrifice. C’est la raison profonde du rattachement de son nom au mystère de la Sainte Face.
         Deuxième trait : dans le rayonnement même de son ardeur combative, on est frappé par l’humilité. Sur son lit de mort elle avoue : « Oui... il me semble que je n’ai jamais cherché que la vérité. Oui... j’ai compris l’humilité du cœur. » Un tel aveu n’est possible que dans une âme parfaitement nue, n’opposant plus aucun barrage au passage de la lumière. Une humilité qui s’exprime moins par l’écrasement de l’être que comme une enfance retrouvée, une disparition du moi, un détachement, un abandon. Mais cet abandon filial s’exprimait par un chant, un sourire, une manière somptueuse de se placer au-delà des consolations sensibles : « Je chante ce que je veux croire ! ».
            Le troisième trait est une découverte heureuse de la Paternité divine qui fonde l’esprit d’enfance, la charité fraternelle et la confiance en Dieu.
            Ceci nous amène à ce qui doit être considéré comme l’attitude fondamentale de l’âme thérésienne : une confiance absolue en l’Amour, qui culmine dans l’acte d’offrande à l’Amour Miséricordieux, du 5 juin 1895 : « Afin de vivre dans un acte de parfait amour, je m’offre comme victime d’holocauste à votre Amour Miséricordieux, vous suppliant de me consumer sans cesse, laissant déborder en mon âme les flots de tendresse infinie qui sont renfermés en vous... ».
            Cet acte d’offrande est en général peu compris parce qu’on ne recourt qu’aux seules lumières naturelles pour en saisir la portée. Or le mystère de la Miséricorde ne peut être envisagé que sous une lumière émanant de ce mystère même. C’est pourquoi le prophète s’écrie : « Ostende, Domine, lucem miserationum tuarum » – Montrez-moi, Seigneur, la lumière de vos miséricordes. L’âme a besoin d’une lumière surnaturelle particulière, qui lui permette d’aborder le mystère de la Miséricorde. Et cette lumière nous éclaire non pas sur la Sagesse ordonnatrice qui fait tout avec poids et mesure, mais sur la folie de l’Amour rédempteur, attiré par le néant et la misère. C’est à cette folie que Thérèse pensait lorsqu’elle s’écria : « Seigneur, vous nous avez aimés jusqu’à la folie. ». Cet acte d’offrande à l’Amour Miséricordieux permit à la sainte de pénétrer dans le mystère de Dieu à une profondeur insoupçonnée, et d’imiter à son tour la folle gratuité de l’Amour, par la folie toute gratuite de la Croix.
            C’est cela qu’il faut lire sous l’image gracieuse de l’enfance : rien de moins que l’anéantissement mystique cher à Saint Jean de la Croix.
            La valeur de la voie d’enfance spirituelle ne peut être perçue que située à son vrai plan, qui est théologique avant d’être moral. Prenant sa source dans le mystère de la Sainte Trinité, elle consiste à laisser toute la gloire aux initiatives de l’Aimant, pour accepter de jouer le rôle de l’aimé, au travers d’une ascèse apparemment sans éclat, où les vertus cachées de Foi et de Force sous-tendent une vie ravagée par l’échec et la maladie. Mais cette voie s’achève dans le triomphe d’un acte d’amour parfait, qui en justifie la valeur.
            Ce que nous savons de l’âme de la « Petite Thérèse », se trouve dans les Manuscrits autobiographiques, jadis intitulés « l’Histoire d’une âme », où par obéissance la sainte Carmélite confia, pour les générations à venir, le souvenir des grâces reçues : « Ma Mère, ces pages feront du bien – confiait Thérèse à sa sœur Agnès de Jésus on connaîtra mieux ensuite la douceur du Bon Dieu. ». Et le futur Pie XII affirmait publiquement, au cours de l’inauguration de la Basilique de Lisieux : « Il y a, d’un bout du monde à l’autre, des millions d’âmes dont la vie intérieure a subi l’influence de ce petit livre. ». On ne saurait mieux dire. Le parfum de vérité qui en émane continue d’enchanter les âmes éprises de perfection, et recèle un message spirituel dont la vie de l’Église restera marquée pour toujours.
            Chère sainte Thérèse, vous dont la grandeur s’est fait un apanage de la toute petitesse, apprenez-nous à devenir enfants selon l’Évangile. Vous qui avez été héroïque en Foi, en Espérance et en Charité, obtenez-nous la Foi, non pour transporter les montagnes mais pour percer la nuit ; obtenez-nous l’Espérance, non dans les lendemains qui chantent, mais dans la grâce qui transfigure ; obtenez-nous surtout la douce Charité qui tempère les rigueurs de l’exil et fait de notre séjour terrestre une vie éternelle commencée.